André Jolivet

Photo dillustration : André Jolivet

André Jolivet, à corps perdu.

Je te narine je te chevelure
Je te hanche
tu me hantes
Je te poitrine
in La fin du monde, Prendre corps, Gherasim Luca

Des créatures étranges peuplent les œuvres d’André Jolivet : depuis de simples silhouettes (rappelant certaines parties du corps mais résumant les individus à des organes démesurés ou hypertrophiés), jusqu’aux corps mutants qui semblent traduire un phénomène d’altération de la race humaine, la réduisant à l’expression de sa plus simple animalité et de ses pulsions sexuelles. Des formes turgescentes, des silhouettes inquiétantes et difformes, loin des stéréotypes corporels imposés par la mode, sont les victimes d’une épidémie de points ou bien encore d’une invasion de spermatozoïdes qui les recouvrent intégralement. Le corps qui ne peut se soumettre au formatage est ici l’objet d’une fragmentation qui semble annoncer la mort.

C’est le corps qui est au centre des préoccupations d’André Jolivet tant dans ces images que dans ses textes. André Jolivet écorche les corps avec une écriture lapidaire, il n’y a pas de répit pour l’homme et ses pulsions. La litanie, le découpage des phrases renforcent cette idée de déliquescence et de perte du corps.
La notion de perte du corps est ici à prendre au sens ou l’entend Paul Virilio, c'est-à-dire au sens ou le corps subit une déstructuration (il est réduit à de la simple matière voir même d’objet par la science), il peut même être l’objet d’une dématérialisation lorsqu’il n’est plus accessible physiquement, lorsqu’il devient une donnée virtuelle perdue dans les cyber-mondes. La déstructuration donne lieu à l’idée d’obsolescence des corps que l’on peut augmenter, suppléer, transformer, cloner… ces différents phénomènes contribuent et participent de « la perte du corps ».

Dans l’œuvre d’André Jolivet ce phénomène peut se lire à différents niveaux :

Depuis le corps transformé jusqu’à la chimère.

Le monstre qui émerge dans les compositions d’André Jolivet en une sorte de silhouette fantomatique, est porteur d’un désespoir lié à l’incapacité de préserver l’unité du moi. Ces êtres qui peuplent l’univers d’André Jolivet sont des sortes de chimères. Les éléments mélangés entre eux sont des fragments de corps qui par le travail de l’artiste sont dotés d’une nouvelle identité. Ce sont des êtres hybrides, des silhouettes humaines se trouvent affublées de queues, de langues de serpents et autres protubérances…
Un ensemble qui donne non pas sens mais vie comme s’il s’agissait d’un organisme issu d’un assemblage hétéroclite contre nature. Ces monstres composites posent le problème de l’identité, « il mettent en péril l’ordre de la nature, en proposant une logique de la tératologie ». Les chimères d’André Jolivet ressemblent à des corps greffés. Les greffons sont des éléments qui ont gardé leur identité d’origine même s’ils sont des réminiscences de créatures ayant marquées l’esprit de l’artiste. La chimère est un mélange d’imaginaire mais également de souvenir. Mais il est possible d’identifier les différents éléments qui la composent « la fusion est incomplète dans la chimère car elle maintient la différence dans le même. Il s’agit de suivre la migration de la différence à l’intérieur d’une unité sans que celle-ci disparaisse ». Outre la Gorgone et la Chimère, sans oublier le Minotaure, d’autres hybrides célèbres hantent notre mémoire ; tel le griffon qui apparaît dans le conte des Milles et une nuit. Le monstre composite depuis l’antiquité est « ce qui tranche, attire le regard, provoque l’admiration, l’étonnement, l’émerveillement, l’inquiétude enfin car c’est un avertissement des Dieux » mais toujours symbole d’altérité. « L’humanité ne cesse jamais d’aimer les monstres et elle les trouve là où il sont ». André Jolivet transgresse la norme pour élaborer une nouvelle norme, « le monstre permet d’écarter les frontières de la nature pour échapper à toutes contraintes, […] il nous attire vers l’imaginaire en regard d’une norme qui semble fade et effacée ». André Jolivet brouille les pistes, il mélange les genres pour rendre difficile toute identification et donc toute classification, mais André Jolivet joue également sur les temporalités en rejouant ici toute l’histoire de la tératologie depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, depuis le Cyclope jusqu’à la brebis Dolly.

Des corps victimes de la maladie, qui disparaissent et s’effacent.

Dans ces dernières œuvres, André Jolivet reprend un des éléments récurent de son travail : des points qui semblent se répéter à l’infini. Ces points sont en surimpression sur la surface de l’ensemble de la composition à la manière de micro-organisme contaminant et enfouissant le reste des éléments et personnages représentés. Le motif enfouit les figures et les relègue au rang de second plan. Le regard se perd alors entre le motif pointilliste du premier plan et l’arrière-plan, renforçant l’idée d’apparition et d’évanescence des fragments de corps. La lisibilité des tableaux d’André Jolivet est double, elle oscille entre abstraction au sens de s’abstraire du réel, s’en éloigné et se perdre par delà le motif des points et d’autre part, en une vision d’un monde sombre et étrange peuplé de créatures fugitives. Comme s’il était nécessaire pour le regard de passer au-delà d’un voile empêchant l’œil de fixer un élément l’obligeant à réaliser de nombreux mouvement sinueux pour recomposer l’image d’ensemble. En une sorte de sfumato, les spermatozoïdes diluent les corps désagrégés qui semblent dans l’incapacité de se recomposer et cette évanescence, cette fragmentation du corps symbolise la perte du moi dans un corps collectif, un « corps masse » comme l’indique Paul Ardenne dans son ouvrage intitulé : « L’image corps ». La maladie est là, elle efface les individus et les soumet à une logique d’ensemble envahissante et annihilante. Toute décontamination semble impossible tant le nombre de points est important. Le corps, ce fardeau, est ici le lieu de la maladie, symbole de l’imperfection et véhicule de la souffrance et de la mort.

Le corps reflet d’un mental en miette.

Par son travail d’effacement et de transformation, André Jolivet attaque la notion de stéréotype. Les corps hypersexués n’appartiennent ni au genre masculin ni féminin, ils sont donc transgenre et dans le but bien précis de ne se conformer à rien. Le corps mis en scène par André Jolivet, comme nous l’avons vu précédemment est un corps malmené, difforme, voire détruit, traduisant ainsi l’incapacité du « moi » à garder une unité face aux pressions des stéréotypes. Le corps monstrueux est ici le véhicule de l’abjection. Le corps est dilué afin de correspondre à tel ou tel stéréotype, André Jolivet va plus loin et pousse à l’extrême cette logique de l’effacement, il pousse le corps au delà de la conformité et de l’uniformité. Ce moi éclaté en de multiples fragments correspond à un corps écartelé entre différents stéréotypes corporels. La mascarade des identités est dévoilée et André Jolivet nous révèle la nature d’une identité sociale détruite. L’individu n’est pas séparable du collectif comme le précise Patrick Baudry dans son ouvrage intitulé Le corps extrême, il en est le lieu de passage. Le corps ou son image est façonné et défini par la collectivité et le moi qui se construit par ce corps est lui aussi uniformisé. Le processus d’appréhension du corps chez André Jolivet est contre-identitaire. André Jolivet montre comment le corps s’efface à force de n’être plus qu’un accessoire, un reflet. Evanescence du corps qui n’est plus le moyen d’accès aux autres et au monde, corps qui ne permet pas de construire une identité sans que celle-ci ne soit prédéterminée. Les corps d’André Jolivet devient un corps-monstre hors norme, parce qu’il a été trop normé et dénaturé afin de correspondre à l’imagerie dominante.

La chute du corps

Le corps est depuis longtemps sujet à une réification, il est clairement devenu une marchandise, un objet de désir, de promotion publicitaire, un objet d’étude pour les sciences, en un mot c’est le corps-objet. Par le regard de l’artiste, par son imaginaire, André Jolivet pointe du doigt la remise en question de la dialectique corps/esprit car toute la question est là, « être un corps ou avoir un corps ». En effet, d’un système ou la nature conditionne la culture on passe à un système ou la culture détermine et façonne à son tour la nature et donc le corps. André Jolivet nous donne à voir ses monstres, surgit de lui et mis en regard de notre monde. Une critique acerbe de notre socitété, mais également la possibilité de faire la démonstration de la puissance de l’imaginaire. Au détour de chaque œuvre et de chaque texte la poésie est là pour sublimer par l’abjection, la bêtise et l’ennui. « La traversée de l’abject serait une sorte de descente aux enfers pour renaître ».
Depuis la perte du corps, jusqu’à la création d’êtres hybrides aux organes sexuels omniprésents et souvent démesurés, la folie est là, et André Jolivet est aller la chercher au plus profond de nous, de lui car « l’artiste en lui comme tout un chacun, flaire le monstre, appréhension d’une nature profonde du moi qu’il va métamorphoser en figures… » .

Yann Perol

Cette page a été mise à jour le Samedi 04 Juillet
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