Yvain BORNIBUS

Jury, prudence !

Participer au jury de la Biennale « LE REGARD DES AUTRES », c'est, modestement, mais concrètement, avoir l'occasion de défendre un point de vue sur les mouvements qui sont à l'oeuvre dans les pratiques artistiques et ainsi, pouvoir modeler l'image que le public s'en fera en soulignant tel ou tel aspect de cette perpétuelle évolution.

Des genres, des courants, des écoles, des styles, cohabitent dans l'espace contemporain. Les artistes qui les représentent sont de générations différentes, leurs travaux témoignent de maturités diverses, certains séduisent par la fragilité ou l'arrogance de la jeunesse, parfois une enthousiasmante pertinence, d'autres semblent guettés par le confort de la répétition ou l'usage abusif d'un procédé, d'autres encore confondant imitation et inspiration citent maladroitement leur maîtres, ce n'est pas l'âge qui les partage. De l'archaïsme des pratiques émergentes à la décadence de préoccupations obsolètes, en passant par le classicisme d'une maîtrise établie du champ pictural, l'oeil et la capacité critique de celui qui doit choisir (et donc renoncer) sont rudement sollicités. Avatars de l'abstraction lyrique, succédanés du Pop Art ou de la figuration narrative cèdent malgré tout un peu de terrain aux installations, aux vidéos et aux langages graphiques issus des technologies numériques. Chez les adeptes de ces nouvelles pratiques, ceux qui fuient l'académisme ou craignent de paraître ringards n'échappent pas tous aux sirènes de la mode qui les voue à un éphémère conformisme. Au détours de ces travers piègeux survenait toujours le plaisir d'une découverte heureuse, la confirmation d'une conviction, l'étonnement d'une direction insoupçonnée. Les artistes sélectionnés l'ont été sur une adhésion sincère quelle que soit la pratique que leurs oeuvres illustrent.

Le public appréciera cette confrontation dans la diversité de ses goûts. S'il est attentif, il sera sensible, au-delà des moments de délectation, de surprise ou d'interrogation, aux territoires explorés par les artistes. C'est là que se forgent les émotions inédites qui, par le truchement des formes et des images, vont cristalliser nos imaginaires et nourrir secrètement nos pensées.
C'est l'enjeu sans lequel une manifestation comme celle-ci ne serait qu'un segment de distraction supplémentaire dans la litanie des loisirs culturels de masse. Il y a dans l'engagement des organisateurs de cet évènement, sinon la prétention, du moins l'ambition remarquable d'ouvrir un espace où cette rencontre puisse s'effectuer, la volonté d'ouvrir une vanne pour irriguer l'inconscient et la sensibilité de ceux qui auront choisi de s'exposer au travail des artistes. On le voit, la responsabilité n'est pas quelconque. Elle ne peut se satisfaire de procédés et de compromis, elle ne peut se laisser instrumentaliser au profit de quelque corporatisme, professionnel ou politique.

Le collectif des artistes plasticiens des Côtes d'Armor, organisateur de la Biennale a su solliciter des sensibilités diverses pour constituer ce jury et faire confiance à leurs compétences pour n'avoir pas à leur mesurer l'indépendance qu'il leur accordait dans le cadre d'un dispositif ouvert et rigoureux. Si nos choix ne suscitaient qu'une approbation consensuelle nous aurions trahi cette confiance. L'émotion intime et perturbante de la rencontre avec l'oeuvre s'accommode mal de la démocratie majoritaire. Si « les goûts et les couleurs ne se discutent pas » c'est parce que souvent les mots nous manquent pour le faire,
mais aussi parce que, touchant au mystère de ce qui nous rend unique, on redoute l'indécence périlleuse qui permettrait d'en percer le secret. N'ayons crainte, il est bien gardé. Dans un entretien, Jean-Luc Godard et Jean-Marie Le Clézio en convenaient : «la peinture, il faut en parler»*.

Yvain Bornibus
20/05/2011

* Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, 1985

Cette page a été mise à jour le Mercredi 20 Juillet 2011
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